Croise le matin, qui le fixe d’un air con. Un moment, se réveille, puis s’en prend un autre, pour réaliser : plus de nuit, mal et mal barré. L’a survécu à un nouveau jour et là, le temps de remuer, lui bouger le corps, va falloir s’en bouffer un autre. Pas le goût pas l’envie pas la vie. Et pas de forces non plus, merde, pas le froid pas de foi au fond, et le fond, ouais, ça il connaît le fond. Puis y’en a beaucoup trop, de ces « pas », et aucun qui voudrait le conduire ailleurs, loin du quartier, loin de ces merdes, qui pondent qui poussent, en bordel sous les pavés.
Eichi aime pas le matin.
Laisse tracer. Reste immobile, décide de pas remuer. Un peu chieur, emmerde les minutes ; ces connes qui rendent son quotidien plus vrai encore, le tirent loin du sommeil, jusqu’à la surface. Lui rappellent la baraque qui tombe en ruine, les trous qui bouffent les murs, le matelas humide au tissu qui vieillit et se crade, comme une odeur de corps, se décompose un peu et un peu plus, pourrit sous le sien dès qu’il fait noir, pendant qu’il dort dessus. Et toutes ces fois, ces putain de fois que le froid le secoue, trop tôt pour qu’il fasse jour, que ses yeux revivent et revoient, toutes ces fois c’est pire, c’est pire.
Non.
Vraiment, Eichi aime pas, le matin.
Traîne un peu traîne la patte reste-au-sol. Les minutes l’étouffent, ça continue de filer alors il se lève, se tape loin de la fenêtre, volets toujours fermés, des carreaux presque plus et la maison, tellement laide de toute façon, c’est pas plus mal, pas plus moche dans le noir. Eichi reste un moment devant la porte. Bloquée de son mieux, avec une chaise qu’en a plus vraiment la gueule. Pas qu’il compte sur elle pour le protéger - compte sur rien, Eichi - mais si le vieux décidait de venir lui foutre une raclée durant la nuit, ça ferait assez de boucan pour le réveiller. Jamais venu jusqu’à maintenant, et chaque jour qu’il se retrouve à broyer la poignée entre son poing, Eichi fait mine de prier. Sait pas comment, mais garde les yeux fermés, longtemps, pour se faire un cadeau.
« Mon dieu, fais qu’il soit mort. »
Geste brusque et brusque la porte, l’ouvre et s’enfonce dans le gouffre.
Eichi dort dans le cellier, lui et ses jambes trop longues. Seule pièce de la maison qui ait deux sorties : une vraie et une de secours, comme ces endroits au-dehors dont on a peur qu’ils flambent. Eichi a jamais vu d’incendies ou de volcans, mais il se dit que la bouche du vieux, celle qu'il lui crache, celle qui le crame, l’haleine qui sent la cendre et le mauvais vin, qu’on lui vomit si fort à la tronche que ça finit entre ses lèvres, brûle tout à l’intérieur et l’embrase, la bouche du vieux lui fait aimer ces deux sorties. Et mille fois par jour, quand il se fait gueuler dessus, Eichi prend feu.
12 ans, c’est toute sa vie, cette conne qui se consume. De la camelote, une chandelle.
Ici, c’est pas vraiment grand. Assez pour qu’on se croise pas trop, qu’on s’évite facilement. Y’a des bouts de charpente qui servent à pas se voir, des pièces où personne va, plus beaucoup de sol, même pas de quoi s’enterrer. Ouais, songe Eichi. C’est pas grand et c’est l’enfer.
Le salon à droite. Le coin du vieux. Dort et boit. N’importe quelle heure n’importe quand n’importe quoi. Regarde les images à la télé, comprend même pas. A deux mômes. Une crevette, huit ans, les yeux déjà vitreux, puis Eichi, qu’est abimé, cogné, pogné de partout. Bouge pas, jamais, s’empiffre, comme un sac déformé. S’abrutit. S’enlaidit. Mériterait de crever. Eichi y pense très fort. Il s’y cramponne. De toute façon, l’a plus rien pour s’accrocher. De son bout de couloir, il peut voir le fauteuil racorni, que les années et le poids du gros écrasent, rapprochent des lattes dégueulassées. Eichi fait encore un pas, se planque à l’embrasure. Bâtard biture branleur de brasier et fais qu’il soit mort fais qu’il soit mort qu’il soit mort qu’il soit mort mort mort mort mort.
A Mort.
Pendant quelques secondes, rien qui bouge entre les murs. A la télé, des gens coloriés au crayon ondulent et brillent. Eichi se dit que tout ça, c’est pas vrai, que ça peut pas, que ça peut rien. La vie, sait ce que c’est, hein. Et jamais vu de couleurs, jamais. Peut-être que s’en cachent quelques unes, planquées sous les restes de bouffe, les bouteilles bien vidées et la bière par terre, renversée, qui colle aux semelles, l’empêche de fuir de foutre, le camp le cloue, l’englue au plancher. Peut-être planquées, ouais. Mais Eichi a vraiment pas envie de chercher.
A mort et mort mort mort mort mort… Figé. Un truc dans l’air qui se suspend, et un autre, qui gonfle, soulève le cœur d’Eichi. Ouais, cette fois, peut-être bien que cette fois… Et dans quelques minutes, les informations de 8h. Le projet de remaniement gouvernemental a aujourd’hui été rejeté par… Graisse. Masse. Puis bouge.
Vivant.
Le truc retombe, Eichi jure.
Il est vivant.
Fait chier.
Putain, fait chier.
Le vieux s’ébroue dans son sommeil, le fauteuil gémit. Eichi rêve du moment où tout ça s’écroulera, enfin. La télé, ses mensonges, les couleurs qu’il voit pas, dont il veut pas, la bouffe qui germe entre les lattes, le vieux l’ivresse la bicoque qui les retient, les garde prisonniers, les bouts de verre en tapis, qui se plantent partout, percent la peau, leur trouent les mains, que tout s’écroulera, et lui en-dessous, tout en bas du bas, dans le reste puis dans le tas. Les daubes avec les daubes. Ouais.
Voilà.
Eichi se barre, la déception et la rage sous le bras, les embarque vers la cuisine. Un peu moins le boxon, on y marche presque normalement, sans enjamber. Carrelage pas trop gris, pas trop sale, juste dans les coins un peu pétés. Faut dire qu’y’a rien, et rien à y faire dans la cuisine. Manger, même pas, frigo vide, placards au bec ouvert, trous béants dans le bois qui laissent affamé. Eichi y jette même pas un œil. L’habitude. Sait que c’est creux, va pas se faire avoir. Des siècles que le vieux croupit dans le salon, et personne pour rapporter de l’argent ou remplir les bides. Alors la tête d’épingle dans le coin du ventre est devenue un tunnel et depuis qu’il fait trois pommes, Eichi a faim. Ca se traîne, ça grossit, ça prend de la place et du galon. Se dit qu’un jour peut-être, ça le bouffera.
L’en sait rien.
L’espère.
Sait pas.
Colle sa bouche au robinet, y recueille l’eau trouble, se rince puis recrache. Tout ici a le goût de charogne, d’un truc qui se malade et moisit. Et c’est pareil, une fois loin du seuil, partout, où qu’il se taille, ça le suit. Eichi mâchonne sa colère, la roule sous la dent, s’en nourrit pour boucher le puits, tout au fond de ses entrailles. Ca aussi, ça le brûle, comme ces poubelles où se pressent les paumés et les ordures. Un bout de braise dans l’hiver. Eichi regarde autour de lui, hausse les épaules : l’été, pas sûr que ça existe, ça non plus. Ici tout meurt, tout se fane même quand on en crève, et de quoi peu importe, ouais vraiment… Peu importe.
Eichi stoppe là. Se hisse hors du trou, y laisse les rats. Le jour est haut maintenant, et Eichi veut pas qu’il fuit comme ça, sans lui, trop vite pour suivre et le courir ensuite comme on course les filles, leurs cuisses entre le soleil et puis quand tout se barre, parce que la journée, ça a la taille des cigarettes ça se tire ça se tient et tout le temps la retenir encore, dans les doigts, par la main, la retenir, jusqu’à la fin, la fin.
Ouais.
La faim.
Eichi sort. Cuisine couloir recroise sale con dépasse y repasse salon, il fera chaud et humide sur l’ensemble du pays pour le reste de l’après-midi et tout de suite le programme, au plancher des mètres et des kilos s’éloigne se magne la lumière sous le bois l’entrée l’ouvre-claque.
Eichi disparaît pour la journée.
A l’étage, une porte baille dans le noir [...].
Et toujours, convaincre les filles,
leur souffler qu'elles sont minces mignonnes mirages et miracles, sentent bon et belles à bouffer, ces mèches à leur cou, nous mômes à leur pieds,
des yeux au ciel et bouches aux anges, aux hanches, au pieu les pions et dieu qu'on les aime, cons mêmes et même quand, on s'en fout, on s’en mêle, tous grands salauds, jolis parleurs, à jouer ce rôle un peu connard, un peu bâtard,
jusqu'à la fin du monde.
Même avec des médicaments plein le nez et au coin des lèvres l’envie de se finir comme d’autres y calent des cigarettes, j’aurai toujours la force de répondre à la bêtise et aux seins de Thine, dresser ma carcasse pour la rejoindre au bar, la faire rire parce que je bois trop, trop fort, me moquer de ses rêves et de sa vie, tout ça pour lui rappeler que derrière mes vestes et mes litres de rhum soir après soir, c’est bien moi, le mec.


d'être une petite théière,
dans laquelle tout infuse,
se noie et s'arôme sans fin, à m'ambrer ce corps de tête, rond fumant et fragile.

Ils m'avaient couché sur leurs genoux parce que j'étais la plus petite.
Allongée tout contre leurs entrejambes, leurs coudes dans mes côtes et la tête, l'alouette, comme prête à tomber, j'écoutais Nirvana de travers, hurler dans cette fin de ciel bleu.
Une journée nommée 13, un con-ducteur drogué, bien trop heureux, la voiture tanguée, leurs rires et jeunes à répéter
"On aura crevé en écoutant du rock".
Le voyage m'a fait sourire.
Moi aussi, je te trouve bonne, Baiseuse.
Puis post partouze, d'imposture à pilier... de bar, après les bourres et les baises, t'y faux-filer. Y poser la fesse entre filles, autres filasses et larguées, et faire semblant de boire.
Te plaindre pour bien plaire, parader ton corps et même après le cul, jouer la digne, la guigne : ah ! j'étais amoureuse, amie aimante, amante et amiante; mais ce nouveau-là n'était pas mieux, pas moins, un peu connard, un peu mesquin, mais pas pour moi, si frêle et fragile, si délicate catine.
Mon dieu, mon pieu, que je suis seule insolente salace, insignifiante salie, salope qui suce, qui sue dessus et bien sous, à dessangler mes desseins, mes deux seins, mes dessous.
Et moi tout joli mec, j'ai du mal amusé à comprendre ces minables minaudes, aux gueules enfarinées, qui hier encore tétaient des sucettes, pour aujourd'hui se pâmer, de s'enfiler tout Paris du bas de leurs vingt ans vantés, et se pimenter l'ego en imitant les gaulées.
sont celles qui ne le sont pas.
Parole d'obsédé.
Mais quitte à te contenter, écarte la bouche, il y a matière à tailler... allons ma puce ! des pipes, et pas de chéquier.
Ton pourboire sera liquide.

Chemin faisant, on a échangé nos forêts.
Parce qu'elle trouvait que je puais le béton et que son ciel a la couleur de mon bitume.
Ton brouillard pour mon tabac, ta brume contre mes blondes, et l'Amazonie, ma belle, dans mes racines de brune.
Tes maisons de froid et mon coeur un peu pierre, des troncs géants vieillards, à moi 20 ans la petite, cuisses épaisses et jambes de bois.
Dis-moi, dis voir, tu en as des flottes, des flaques, des mares.
Moi, tu sais, je ne pleure presque pas.
J'ai grandi quand tu faisais grimper tes chênes, que mes immeubles ne remplacent pas.
Petite pousse a pris des seins, de la graine. Je vois bien, tu ne me reconnais pas.
Mais partir et Paris loin, me planter de terre, de train, et me planter dans tes arbres.
Tes reins.
Puis bras à ton tronc, de nouveau noués, et un ému murmure...

Et rappelle-toi donc, Aimé, nos corps à corps à ces heures perdues, tandis que l’accroc au creux de nos chairs s’emballe.
Accros, à-corps, l’un et l’autre, l’un de l’autre, à s’entailler en désaccord, et se déchirer en détail, écœurés, découpés à tort, dans le décor de nos époques.
Ainsi enserrés,
empêtrés,
enterre-moi à se dévorer, à se décorer par tes lèvres, toujours, encore.
En corps ?
Ô mon Cœur, le corps à corps, mais surtout nos coudes à coudes, à rejouer nos accords plus que nos écarts, et dénuder une dernière fois dans notre passion cette escorte distordue, cachée dans nos escarres. Car à quoi bon ce « Nous » sans la discorde, cette fusion retard et retord ?
Ainsi donnons-nous Vie, donnons corps aux sentiments, à ne pas faire mentir les ressentis, et à les accorder, car l’esprit sain dans un corset et bien davantage que l’amour, le corps sait.
De nos jours, mon corps ne t’aime plus, car à apprendre le « désàcorps », fatalement l’on se détache, l’on se délasse car lascivement viendra l’amort, la Mort si ce n’est l’amour.
Avant l’impasse.
Ma fleur des pavés.
Petite pute, vendeuse de chair, n’a de cesse de talonner.
Tu n’es pas belle, pas conne, pas bonne, pas celle.
Pucelle.
Ca tapine et ça tapote, petit pas, bout du soulier.
Ce rouge à ta bouche, un peu violent, un peu bavé, ces lèvres ma métisse, ce qu’on en veut, ce qu’on en prend, ce qu’on y glisse.
Gloire à.
Gloria.
Et tes seins, tes seins dans tout Madrid, qui allaitent, qui palpitent, deux blocs ronds et caramels, ces mondes…
Mes pépites.
Ta peau paprika, ton sexe d’épices.
Corps et séduire, baiser-payer, sans dire.
Mot.
Puis partir.
Partir.
Putain et Madrid, 1938
Tous les jours, j’ôte sans bruit les bonbons de l’aluminium et les glisse entre mes lèvres. Je tète et je tète, comme un bébé drogué ; je suce la poudre, le bleu du plastique, y fourre ma langue, la cherche, la lèche, jusqu’au goût salutaire et écœurant de…
Tu ne devrais pas mettre tout ça dans ta bouche.
Ni les bites. Ni ça.
Arrête, ne lèche pas ton bras.
Allez, ouvre vite, avale, gémis, bourre-nous, bouche ça.
On ne t’embrassera plus, non, tu ne veux pas. Et puis, tes dents, tes doigts, n’ont rien à faire sous les jupes - mange mange mange ! - juste là.
Et elle est tellement, tellement défoncée la gosse, qu’elle confond les moucherons, leur pourriture et la pluie, dans les escaliers au matin ; tellement, tellement défoncée ma gosse, que ça s’écroule avant l’été, que ça rampe, rampe sur mon tapis.
Mais on ne boit plus on ne bouffe plus on ne baise plus. Ce que tu écris me gerbe, toi et moi on perd du poids.
Tous les jours, elle ôte sans bruit les bonbons de l’aluminium.
Le soir même, j’ai doublé les doses.
Alexandre l’enfant et Héphaïstion fidèle, frères de deux sangs, et échoués sous le même ciel, apprennent l’amble et l’art, ceux de devenir grands.
Alexandre conquiert et Héphaïstion conquis, se découvrent au cœur d'à corps, en terre d’amants, et en terrain ami.
Alexandre l'empereur et Héphaïstion l’épée, combattent les autres avec ardeur, consument l’être amouraché.
Alexandre l’orgueil et Héphaïstion sa fierté, après la guerre se retrouvent, dans leurs bras noueux se découvrent, chairs d’hommes entrenouées.
Alexandre marié aux femmes et Héphaïstion l’effacé, jamais ô jamais ne s’éloignent, toujours s’enlacent et ne se touchent, s’embrasent sans les belles, s’embrassent sans la bouche.
Héphaïstion souffrant mourut sous l’arsenic, vivant empoisonné, emportant en sa tombe son Alexandre cadavérique, tous deux morts d’amour enfin, et trop heureux d’en crever.
[ Arvechel, mon ange ]
Et à se faire l’amour sauvage, tes hanches contre les miennes quand on s’agrippe à la table, à violence et à coups, d’ailes ou de reins,
les corps s’enviolent, suspendus,
Parce que l’on s’étreint comme on s’étrangle,
et dans l’orgasme se trouve l’or lorsqu’on se touche à peaux, à mort.
Des seins à la bêche, les tiens sont mes fruits, mes pêches,
à lécher le sucre et la sueur, se décorer, se dévorer, et brusquement,
S’envoler.

Plus tard, en fin de nuit comme se terminent les gares, elle a essayé de se tuer.
Je sortais le rouge à lèvres et j'ai voulu maquiller son dos en écrivant "A tous ceux qui se reconnaîtront, et que je n'aime sans doute pas". Mais elle ne pouvait pas porter ce message, pas assez digne, et j'ai regardé son corps, allongé dans le canapé au lieu de mourir, avant de me resservir du Jack Daniels dans les néons rouges de l'ambulance.
"Le jour où il faudra te mettre sous médicaments à vie, je voudrais que tu me préviennes."
Le restaurant ne nous jetterait dans l'hiver qu'à deux heures du matin, et je terminais le rhum quand elle m'a demandé ça. Est-ce que l'amitié consiste à se raconter par téléphone, se prévenir quand on se fait troncher, quand on se fait enfermer ou s'ouvrir la gorge au-dessus de l'évier, parce qu'on a oublié de racheter du thé et du vin ? Et si personne ne répond quand on hurle, doit-on se pendre au bout du fil ?
Je n'ai rien dit, parce qu'elle a pris un café. Je me suis contentée de sourire dans mon Bailey's, et de payer l'addition.

