Les Japonais sont un peuple endurant.

Han m’a dit ça le premier jour, tandis que je fixais le creux où se frôlent ses omoplates, son petit corps blanc entre les autres, en éclaireur devant mes seins dans les couloirs trempés de sueur de Shinjuku. Elle ignorait certainement à quel point ces mots font sens pour le lutteur que je suis, que je pousse au front, poings en avant, les côtes brisées et le nez en sang.
Un jour viendra où ma chair à canon refusera le ring, brûlera armes et drapeau et que me restera-t-il alors ? Trouverai-je à mon tour la force de partir jouer les armures de mes batailles, de mes défenses acharnées ? A quoi bon le Roi, si je perds l’armée ? Ma séparation des pouvoirs a ses failles, et mon soldat est mauvais stratège, meilleur guerrier.

Il me faudra, tôt ou tard, mater l’échec.

C'est la fournaise dans la petite chambre, au centre des 4 murs pêche.

La fenêtre s'ouvre sur l'hiver, en distribue ses souffles. Elle porte avec elle le réveil de la ville fanfare, aux cuivres de l'aube. Tout dehors bourdonne et le cri des ordures entre 2 bonjours, les rues comme des artères et au centre,
les gens qui passent, le sang qui pompe.

"Ici, t'es à Brooklyn. Pas le chic, hein. Là, on est en bas. A une époque, y'avait des coups de feu tous les jours dans le coin."
"Et maintenant ?"
"Ben maintenant, non. Mais à l'angle de la rue, je t'emmènerai, tu peux acheter un super poulet frit." 


Au pas du matin, mes yeux laissent des traces sur l'oreiller, jouent papillons dans les poussières de minutes.

6 heures, minuit ou moins.
Je ne connais pas le bleu du ciel, ici, et Paris est loin.
Jack me parlait du coin.
Je lui adresse quelques mots entre mes virées, de ces messages que seuls les vivants sont assez bêtes pour envoyer aux canés.

J'enchaîne les jours comme des cigarettes, à respirer la ville et sa couleur, qui me tape aux cils. Au loin, le soleil bronze et brosse le fer ; un tendre été sur le béton dore cette peau dure. C'est Michel-Ange, juste avant le soir, et mes yeux toujours enfants se tendent, soudain pilleurs béants, à garder ce qui brille dans mes cavernes, en voleur de trésor. 

Alors on s'arrête à chaque lumière, à chaque parfum de bar. Puis, on s'enferme tout le jour, à se cacher dans le salon, entre café et canettes, payées au corner de nuit. Partout dans New York, on avale des huîtres, du Bourbon et du caviar. Sous mes jambes, le métro qui branle, tousse et crache, les poumons entachés, fumeur de grosses villes quand d'autres tirent les grandes filles. 

Je ne voulais pas venir là, moitié moi et moitié rien dans cette île neuve, mais elle me tape soudain sur l'épaule et j'y suis bien. 

Depuis mon arrivée, Oscar joue les tragédiennes antiques. Je t'aime bien, babydoll, mais tu brasses, bordel, tu me lasses. Ta gueule bien ouverte et ton petit coeur en morceaux, pour un connard de perdu et 5 ans de passés, ça ne vaut pas tes coups de sang. Davantage les coups de reins.
Mais je t'écoute pendant des jours, l'oreille vague, le verre plein. L'âme patiente, je me prête en bouts, de l'oreille à l'épaule, la bouche chargée et la main tendue, pour te rassurer et me resservir.

Arrive le petit dernier de Décembre, un jour de plus et avec des airs de verre, avant le suivant.

Le soir vient et on se fait bonnes, les escarpins sur l'escalier, la main joyeuse en salut. Adieu, cage à fille. Boucle la porte, nous sortons pour toujours, nous sortons sans retour.

Puis, tout passe, part au champagne, et je paye et je paye, tapis de poker, je paye pour voir, surtout, je paye pour boire.
De ce tout en haut, je te matte, reine Manhattan. D'ici, tes lueurs et ces obscures, ces "tous" autour qu'il me semble déjà connaître et en bas, aux pieds, tes cargaisons de millions.

A minuit, verres au poing, nous hurlons à New York des souhaits vite oubliés, l'instant d'une bouteille, le temps de la vider.

Puis Oscar m'attrape le bras, viens vite, Mave, c'est l'heure, on y va ! Je siffle les flûtes, nous prenons la fuite entre les costumes, dans nos robes du soir. Le taxi est déjà occupé et je m'installe à l'arrière, en guise d'au revoir. Dans mon dos, la 8ème Avenue s'éloigne. Je garde en tête les lettres rouges, luisantes dans le noir. Heaven in Hell's Kitchen.

45 minutes et toujours Williamsburg derrière les vitres ; Oscar accrochée aux mots de Fann et nous, patients et perdus, pendant que nous roulons les rues comme du tabac. Putain ! mais Fann, t'es bourrée ?! Ton appart', ce n''était pas de ce côté !

Lorsque nous poussons la porte du loft, les filles sont nues et soûles. Un grande métisse dorée part hurler dans le couloir, dépasse Fann qui nous accueille en riant, la jambe chancelante et l'oeil brouillé. Elle nous explique que la soirée Bottomless Champagne a été annulée à cause de Jon, dont elle ne se souvient plus, de toute façon, et qui était trop drogué pour retrouver l'adresse.

J'ouvre une bouteille de Prosecco tandis qu'Oscar enfile une paire de lunettes de soleil, abandonnées sur une table. Assises l'une sur l'autre, deux Françaises nous saluent avant de s'embrasser devant une affiche de cinéma. Les, une autre anonyme de nuit, m'étale des paillettes sur les seins et me demande si je peux lui répéter plusieurs fois la phrase "J'aime les macarons." Oscar me tend l'alcool avant de s'asseoir dans un tiroir laissé ouvert. Autour, la musique agite les hanches et fait danser les louves. Je m'appuie contre le mur,le personnage fatigué, dans la hâte patience du tomber de rideau. Les briques se couchent sur mes os, 

Oscar se colle à moi, soudain. Elle râle parce qu'il ne reste plus de dope et maudit Fann de ne pas la laisser fumer à l'intérieur. Je la regarde se presser contre la fenêtre, la nicotine en voyage. Dehors, dessous, New York en liesse.
Je regrette le règne de l'Upper West Side.

Le ciel brille lorsque nous quittons Fann. L'obscurité sur le départ nous ouvre le chemin alors que nous pénétrons Brooklyn, lentes des heures passées. Détour à l'angle de la seconde rue, mêler nos parfums de dames aux odeurs de curry, saluer Joe au bas de l'immeuble. Je lui laisse quelques dollars et une bouteille de Whisky. Il préfère ça à la bouffe, Mave, c'est lui qui me l'a dit.

Le lendemain, nous retrouvons la gueule de bois de Fann dans la lumière d'hiver et les parfums de gros sel. Nos lèvres sont sèches. Tout au creux des seins dorment le doré et le raté des odeurs de Brooklyn, qui se plaquent à moi, me plantent dans le trottoir comme on claque une mauvaise fête. J'ai dormi 3 heures.

"Qu'est-ce qu'il t'est arrivé hier soir, Fa' ?
"C'est de la faute de mes potes et de ce putain de barman à Manhattan : j'ai prévenu que je ne voulais rien boire avant le soir et ce con, il m'a servi des Gin Tonic. Dégueulasses, en plus, hein. Mais bon, j'avais faim... Pourquoi ? j'étais en mode épave ?"
"Dude, je crois que je ne t'ai jamais vue aussi pétée. Et puis, la came, ça n'a pas dû aider. D'ailleurs, ça aurait été sympa de ne pas tout finir avant qu'on arrive !"
"What the hell are you talkin' about ? Je n'ai pas pris de drogue, hier."
"Tu vois, tu étais pétée."


Fann' fronce le nez, repousse ses lunettes Prada sur son visage de lune. Elle travaille à la télé et vient de Los Angeles. Je n'ai aucune idée de la façon dont Oscar et elle se sont rencontrées.
Nous nous installons au bord de l'eau pour saluer en silence Manhattan sur l'autre rive. Le soleil glisse d'un instant dans les mèches de Fann, s'égare d'un rayon à nos côtés. Oscar fume devant l'usine. Elle reçoit finalement un coup de fil du restaurant : notre table est libre.

"Demande-leur s'il leur reste du saumon. Hein ? Dis-moi qu'il en reste ! Sinon, je te jure que je m'évanouis sur la plage."


Oscar et Fann quittent le sable et, à pas lents, retrouvent le bitume.
Je me dresse sur mes talons, respire une seule fois, avale un morceau de vent.

C'est le premier jour de l'année et il va falloir avoir du courage.
Et tandis que les autres se retranchent,
se cachent dans des cases, 
reste Moi seule, la peau de sel, jambes souples entre 2 caves,
sous les gars simples et sages
qui de nuit se changent
en oies blanches que l'on gave.

Alors je réponds que tout va bien.
Parce qu'en cet instant, comme au feu d'un autre, rien ne sert de brandir l'exacte et évidente vérité, dans mes mots claques et drus.

L'un de mes faux mensonges, le plus solide.

Ainsi, je vais toujours bien, suis toujours au mieux, talons et tête au sol, froids comme pierres.
Quelqu'un me répète, tout au fond de ma tête : "Tu ne tomberas pas".
Je ne tombe pas.
Que faire d'autre ?
 

Et si je m'escrime à enfiler broches et aiguilles aux pieds, rouge à bouche, minois fardé,
c'est pour maquiller le gars sous mes seins,
féminiser ses costumes et ses cravates, le prendre moins mâle, le rendre moins moi,
un semblant de reine sur le despote potentat.
Je voudrais n'être plus rien de moi.
Juste redevenir cette misérable chose, qui sort et se traîne au bar
et boire,
qu'une bouche et des jambes, que tout écarte et cambre,
ne plus aimer autre que ce monstre étrange, qui a ma seule descente et un peu de ma gueule.

Dans mes alentours, les gens se rangent et moi, j'enrage.

Rêche d'être, pour jamais à toujours, ce nageur au dos dur et aux bras forts, tout en bas de cette tête haute et de l'eau,
hors,
mais qui en galère s'embarque et loin des berges,
dérive,
et loin des barges,
n'en mène pas large.


 

De la possibilité d'échouer, quand on me ressemble.

Quelle gueule est-ce que cela peut avoir, de perdre ? 

Je suis l'enfant trop gâté d'un siècle qui m'est inconnu

et qui sans cesse m'échappe et me fuit comme une eau claire refusant mes doigts. Ma vie aura tenu à quelques fils souples autour de mes poignets et de mon cou, à jouer l'être humain que je ne suis pas.
Rends-moi mes Démons, monde trop saint.

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